| Mis à jour 07/2026 |
Il y a des étés avec… et des étés avec, car il est impossible de faire sans ! A la fois simple, esthétique, confortable, rares sont encore ceux à n’avoir pas encore succombé à l’espadrille. Il faut bien avouer que, depuis les premiers vestiges découverts en Espagne il y a 4 000 ans ou celles vissées aux pieds d’Hannibal il y a 2 200 ans, le chemin parcouru de ces chaussures traditionnelles mérite quelques arrêts explicatifs.
L’espadrille se distingue des autres chaussures par sa texture en toile de coton et sa semelle tressée en corde de chanvre ou de spart (d’où elle tire d’ailleurs son nom). Fabriquées à la main selon un savoir-faire millénaire, les fibres végétales en font des sandales toutes aussi légères que résistantes, agréables à porter lors des fortes chaleurs qui s’abattent sur les Pyrénées Catalanes, lieu de leur naissance. D’abord introduites par les soldats espagnols du roi d’Aragon au XIIIe siècle, il faudra patienter jusqu’au début de la révolution industrielle pour que leur utilisation se généralise.
Une guerre de régions : Pays Basque vs Pays Catalan
Même si elles s’en disputent les origines, les espadrilles sont fortement ancrées dans les deux cultures régionales. La Catalogne en tirerait la paternité, le Pays Basque le succès de sa commercialisation. 1 point partout, espadrilles au centre.
En pays catalan, on les fabrique artisanalement depuis des siècles sur le pas des portes ou dans de petits ateliers de confection. Chaussures traditionnelles faisant partie du costume folklorique (alors appelées vigatanes), elles sont dès le XVIIIème siècle des chaussures de travail appréciées des bergers, agriculteurs, vendangeurs ou pêcheurs en saison estivale. Economiques, hygiéniques et souples, les longs lacets permettent un maintien du pied parfait durant l’activité physique.
Si la Catalogne continue à les produire en petites quantités durant tout le 19ème, le Pays Basque voit une opportunité économique dès l’arrivée de la révolution industrielle. La cadence de production va s’accélérer pour satisfaire la demande. Tout le monde veut ses espadrilles, on embauche à tour de bras, y compris de l’autre côté des Pyrénées. Elle devient la chaussure d’un monde ouvrier naissant, avant d’équiper les militaires durant la guerre civile espagnole.
Sorties des vignes dès la fin du XIXe siècle pour aller fouler le sable, elles sont portées par l’élite lors des bains de mer, s’embourgeoisent dès la fin de la guerre en côtoyant de près le yachtching. Elles connaitront un pic de popularité à partir des congés payés de 1936, portées le week-end comme chaussures de détente ou de loisirs.

La chaussure Made in France s’exporte
Repérées sur la Riviera dans les années 50 par les stars hollywoodiennes – aussi bien masculines que féminines – les espadrilles foulent le sol américain aux pieds de Grace Kelly, Lauren Bacall ou encore Cary Grant. Fan absolu lors de ses longs séjours à Marrakech, Yves Saint Laurent, en collaboration avec l’entreprise catalane historique Castañer, leur fera prendre de la hauteur, au sens propre comme au sens figuré. Exit la chaussure plate, vive l’espadrille à talons !
Succès des podiums apprécié de tous, de nombreuses maisons vont lui emboiter le pas. De la haute couture (Chanel, Armani, Kenzo ou Louboutin) à la Fast Fahion (Zara, Mango), chacun y va de sa réinterprétation. Unie ou à motifs tendances, plate ou à talons compensés, en coton, nubuck, cuir, croûte de velours ou même féline en peau de croco (Loro Piana), elle met toute l’industrie de la mode à ses pieds.
Même si le savoir-faire ancestral tend à disparaitre avec la folie de la mondialisation, quelques courageux perpétuent la tradition. D’abord bien sûr, direction le pays basque, près de Mauléon, capitale de l’espadrille basque. On y trouve les marques Ainarak (hirondelles en langue basque, surnom donné aux travailleuses d’antan qui traversaient la montagne pour venir travailler), Zétoiles, marque reprise récemment (2017) mais dont les débuts familiaux remontent à 1947 ou Lartigue 1910, un des derniers tisserands basques.
La Catalogne Espagnole abrite toujours les prouesses artisanales de Castañer qui s’est offert le luxe d’une collab avec Manolo Blahnik pour fêter ses 90 ans : une espadrille relookée en escarpins à talons hauts. La jeune marque française Payote, implantée en Catalogne française (et qui fait du pied au concurrent basque pour sous-traiter une partie de sa fabrication) la réinvente régulièrement autour de thèmes fédérateurs ou déjantés selon l’humeur de son jeune dirigeant : wax, imprimés bayadère ou flamands roses, le tout estampillé Made in France sur fond éthique.
Aux côtés d’Ainarak, Zétoiles ou Lartigue 1910, d’autres ateliers basques méritent d’être cités. Jules & Jenn, marque fondée en 2016 par un couple de globe-trotteurs, fait coudre ses espadrilles par des artisans partenaires installés à Mauléon et a même collaboré avec l’Atelier Tuffery sur une version en chanvre. Don Quichosse, maison historique de Mauléon-Licharre labellisée Entreprise du Patrimoine Vivant, en est aujourd’hui à sa quatrième génération. Arsène, marque créée en 2012 et labellisée « Mauléon », a été reprise en 2022 par l’artisan cordonnier Nicolas Ferreira, qui a ouvert un nouvel atelier à Gotein-Libarrenx.
Du côté catalan, la relève s’organise aussi autour de nouvelles matières. Origines Tissages, installée à Argelès-sur-Mer, propose des espadrilles en laine française tissée dans les Pyrénées-Orientales, une alternative inattendue au traditionnel coton. Tissages Cathares décline, de son côté, des espadrilles Made in France en lin et coton biologique. Deux marques plus jeunes élargissent encore la palette des matières : Le Lin d’Ariane, créée en 2022 par Thierry Balazy et fabriquée en région Centre-Val de Loire, qui propose des espadrilles en lin français, et Le Slip Français, qui revisite le modèle avec une toile en polyester recyclé NEWLIFE®, issu de bouteilles plastiques post-consommation. Autant de preuves que l’espadrille, loin de se figer dans la nostalgie, continue d’attirer de nouveaux artisans et de nouvelles matières premières.
Avant de faire son entrée dans le monde impitoyable de la mode, elle a fortement marqué le milieu agricole, ouvrier, militaire ou nautique. Sans cesse réinventée, elle est devenue l’archétype de la chaussure d’été, mais certains pensent déjà à la faire sortir de cette saisonnalité estivale. Création Catalane, dernier atelier de fabrication implanté dans les Pyrénées Orientales propose L’espantoufle, une espadrille fourrée idéale en hiver. Le défi du 21 ème siècle sera-t-il de supplanter la charentaise ?

Le marché de l’espadrille en 2026 : une chaussure en pleine expansion
Longtemps cantonnée à un marché régional, l’espadrille est aujourd’hui une valeur sûre à l’échelle mondiale. Selon les études de marché les plus récentes, le marché mondial de l’espadrille était évalué à 2,1 milliards de dollars en 2024 et devrait atteindre 3,6 milliards de dollars d’ici 2033, soit une croissance annuelle moyenne de 6,1 %. L’Europe reste le premier marché, avec environ 38 % des parts mondiales, portée par la France, l’Espagne et l’Italie, tandis que la zone Asie-Pacifique affiche la croissance la plus rapide, avec un taux prévisionnel de 7,8 % par an d’ici 2033. Ce dynamisme s’explique en grande partie par le retour en grâce de l’artisanat et des matières naturelles : près de 65 % des consommateurs de chaussures déclarent aujourd’hui privilégier des produits plus respectueux de l’environnement, un critère que l’espadrille, fabriquée en toile de coton et en corde de jute, coche naturellement.
Ce succès commercial mondial contraste pourtant avec la réalité du savoir-faire artisanal français. A Mauléon, capitale historique de l’espadrille basque, la production a chuté de manière spectaculaire : la ville produisait 15 millions de paires par an en 1976, contre environ 800 000 aujourd’hui, soit une baisse de près de 95 % en cinquante ans. La main-d’œuvre a suivi la même courbe : de 3 000 ouvriers employés dans les ateliers historiques à seulement une poignée d’artisans, répartis dans quatre maisons qui cousent encore à la main. La saison 2025 a d’ailleurs été particulièrement difficile pour ces ateliers, avec un recul des commandes de plus de 20 % pour plusieurs d’entre eux, confrontés à la concurrence de la fabrication délocalisée à bas coût.
Une chaussure naturellement éco-responsable
Au-delà de son histoire et de son style, l’espadrille coche aujourd’hui de nombreuses cases de la mode durable. Sa semelle en corde de jute ou de sparte est fabriquée à partir de fibres végétales biodégradables, contrairement aux semelles en EVA ou en caoutchouc synthétique qui composent la majorité des chaussures de sport. Sa tige en toile de coton, souvent tissée localement dans les ateliers basques et catalans, nécessite par ailleurs beaucoup moins d’énergie et de ressources que la fabrication d’une basket classique, dont l’empreinte carbone reste l’une des plus élevées du secteur textile. Fabriquée à la main, cousue et non collée dans les ateliers traditionnels, elle s’inscrit aussi dans une logique de relocalisation et de savoir-faire manuel, à contre-courant de la production de masse délocalisée. C’est d’ailleurs cet argument écologique et patrimonial que mettent en avant les jeunes marques comme Payote ou Espigas pour séduire une clientèle de plus en plus sensible à l’origine et à la composition de ses chaussures.
Que dit la podologie sur l’espadrille ?
Les podologues s’accordent à dire que l’espadrille, lorsqu’elle est de bonne qualité, présente de réels atouts pour la santé du pied. Les matières naturelles comme le coton et le jute laissent le pied respirer et limitent les frottements et les irritations, notamment pour les peaux sensibles. La semelle en corde de jute joue également un rôle d’amortisseur naturel, absorbant une partie des chocs liés à la marche sur sol dur, ce qui peut soulager les articulations. Les recommandations générales des podologues rejoignent d’ailleurs les caractéristiques classiques de l’espadrille plate : une chaussure qui respecte le volume du pied, non contraignante, avec une semelle suffisamment épaisse pour amortir le pas et un talon modéré ne dépassant pas 3,5 cm. Les versions très compensées ou à talon haut, en revanche, s’écartent de ces recommandations et restent réservées à un usage occasionnel plutôt qu’au port quotidien.
Foire aux questions sur l’espadrille
Comment nettoyer et entretenir ses espadrilles ?
Il faut d’abord dépoussiérer la chaussure à l’aide d’une brosse souple ou d’un chiffon sec, puis identifier la matière de la tige (toile, cuir ou daim), qui demande un entretien différent. Pour la toile et le coton, une brosse à poils doux et un peu de savon doux dilué dans de l’eau tiède suffisent à venir à bout des taches courantes. Il est en revanche déconseillé d’immerger complètement la chaussure ou de la passer en machine, car l’eau abîme et déforme la semelle en corde de jute. Le séchage doit toujours se faire à l’air libre, à l’abri du soleil direct, pour éviter que la toile ne se décolore.
Les espadrilles sont-elles bonnes pour les pieds ?
Oui, dans leur version plate et en matières naturelles, les espadrilles sont généralement bien notées par les podologues : légères, souples et respirantes, elles réduisent les risques de frottement et offrent un amorti correct pour un usage quotidien estival. Elles ne remplacent cependant pas une chaussure de sport pour la marche prolongée ou les activités physiques intenses.
Espadrille plate, compensée ou mule : laquelle choisir ?
Le choix dépend avant tout de l’usage. La plate, la plus fidèle au modèle traditionnel, convient à un usage quotidien et à la marche. La compensée ou talon apporte davantage de tenue et convient aux tenues habillées ou à la plage en soirée. La mule, sans quartier arrière, privilégie le confort et la facilité d’enfilage, au prix d’un maintien du pied moindre. Le tableau ci-dessous détaille ces différences.
Combien de temps durent des espadrilles ?
Une paire d’espadrilles artisanales de qualité, bien entretenue, dure en moyenne 3 à 5 étés. Un cordonnier peut par ailleurs ressemeler la corde de jute ou renforcer les coutures abîmées, ce qui permet de prolonger sensiblement la durée de vie de la chaussure plutôt que d’en racheter une neuve chaque saison.
Tableau comparatif : les différents types d’espadrilles
| Type d’espadrille | Description | Occasion idéale | Matières principales | Prix constaté (juillet 2026) |
|---|---|---|---|---|
| Espadrille plate | Modèle traditionnel, semelle fine en corde de jute, lacets ou élastique | Quotidien, plage, ville | Toile de coton, jute | 20 – 30 € (artisanale française, ex. Lartigue 1910) |
| Espadrille compensée | Semelle relevée façon coin, plus de maintien | Tenues habillées, soirées d’été | Toile, jute, parfois cuir | 25 – 45 € en grande distribution (ex. Chaussea) |
| Espadrille à talon | Talon haut inspiré des podiums (type Castañer x YSL) | Événements, dîners | Toile, cuir, croûte de cuir | 115 – 150 € pour une marque française haut de gamme (ex. Escadrille Paris) |
| Mule / sans quartier | Sans arrière, enfilage facile | Détente, intérieur, plage | Toile, coton | 30 – 50 € (ex. La Maison de l’Espadrille) |
| Espadrille fourrée (« espantoufle ») | Version hivernale doublée | Automne-hiver, montagne | Toile, jute, doublure laine ou peluche | à partir de 35 € (ex. Espadrille Catalane) |
Prix relevés directement sur les sites des enseignes citées à titre d’exemple ; ils varient selon les tailles, les matières et les périodes de soldes.
Chaussure populaire devenue objet de désir, l’espadrille a traversé les siècles sans jamais vraiment se démoder. Elle raconte à la fois une histoire de travail, de guerre, de mode et, aujourd’hui, de conscience écologique : peu de chaussures peuvent revendiquer un tel parcours, des pieds des bergers catalans à ceux des mannequins sur les podiums parisiens. Si le marché mondial se porte bien, porté par la demande croissante pour des matières naturelles et un savoir-faire artisanal, les derniers ateliers français, eux, se battent chaque saison pour préserver un métier vieux de plusieurs siècles. Choisir une espadrille cousue main plutôt qu’une version importée bas de gamme, c’est donc aussi faire un choix : celui de soutenir un patrimoine textile qui, malgré la baisse spectaculaire de sa production, continue de faire rêver bien au-delà des Pyrénées.
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