L’espadrille, la chaussure à lacets dont on ne se lasse pas

espadrilles textileaddict

Espadrilles ©La Manual Alpargatera, 2019 Photo ©Mucem – Marianne Kuhn // ©Man Ray, Les mystères du château de dé, 1929, cliché Adagp image Bank

 

Il y a des étés avec… et des étés avec, car il est impossible de faire sans ! A la fois simple, esthétique, confortable, rares sont encore ceux à n’avoir pas encore succombé à l’espadrille. Il faut bien avouer que, depuis les premiers vestiges découverts en Espagne il y a 4 000 ans ou celles vissées aux pieds d’Hannibal il y a 2 200 ans, le chemin parcouru de ces chaussures traditionnelles mérite quelques arrêts explicatifs.

L’espadrille se distingue des autres chaussures par sa texture en toile et sa semelle tressée en corde de chanvre ou de spart (d’où elle tire d’ailleurs son nom). Fabriquées à la main selon un savoir-faire millénaire, les fibres végétales en font des sandales toutes aussi légères que résistantes, agréables à porter lors des fortes chaleurs qui s’abattent sur les Pyrénées Catalanes, lieu de leur naissance. D’abord introduites par les soldats espagnols du roi d’Aragon au XIIIe siècle, il faudra patienter jusqu’au début de la révolution industrielle pour que leur utilisation se généralise.

 

 

Une guerre de régions : Pays Basque vs Pays Catalan

Même si elles s’en disputent les origines, les espadrilles sont fortement ancrées dans les deux cultures régionales. La Catalogne en tirerait la paternité, le Pays Basque le succès de sa commercialisation. 1 point partout, espadrilles au centre.

En pays catalan, on les fabrique artisanalement depuis des siècles sur le pas des portes ou dans de petits ateliers de confection. Chaussures traditionnelles faisant partie du costume folklorique (alors appelées vigatanes), elles sont dès le XVIIIème siècle des chaussures de travail appréciées des bergers, agriculteurs, vendangeurs ou pêcheurs en saison estivale. Economiques, hygiéniques et souples, les longs lacets permettent un maintien du pied parfait durant l’activité physique. 

Si la Catalogne continue à les produire en petites quantités durant tout le 19ème, le Pays Basque voit une opportunité économique dès l’arrivée de la révolution industrielle. La cadence de production va s’accélérer pour satisfaire la demande. Tout le monde veut ses espadrilles, on embauche à tour de bras, y compris de l’autre côté des Pyrénées. Elle devient la chaussure d’un monde ouvrier naissant, avant d’équiper les militaires durant la guerre civile espagnole.

Sorties des vignes dès la fin du XIXe siècle pour aller fouler le sable, elles sont portées par l’élite lors des bains de mer, s’embourgeoisent dès la fin de la guerre en côtoyant de près le yachtching. Elles connaitront un pic de popularité à partir des congés payés de 1936, portées le week-end comme chaussures de détente ou de loisirs.

 

 

 

espadrille payote©Payote

 

 

La chaussure Made in France s’exporte

Repérées sur la Riviera dans les années 50 par les stars hollywoodiennes – aussi bien masculines que féminines – les espadrilles foulent le sol américain aux pieds de Grace Kelly, Lauren Bacall ou encore Cary Grant. Fan absolu lors de ses longs séjours à Marrakech, Yves Saint Laurent, en collaboration avec l’entreprise catalane historique Castañer, leur fera prendre de la hauteur, au sens propre comme au sens figuré. Exit la chaussure plate, vive l’espadrille à talons ! 

Succès des podiums apprécié de tous, de nombreuses maisons vont lui emboiter le pas. De la haute couture (Chanel, Armani, Kenzo ou Louboutin) à la Fast Fahion (Zara, Mango), chacun y va de sa réinterprétation. Unie ou à motifs tendances, plate ou à talons compensés, en coton, nubuck, cuir, croûte de velours ou même féline en peau de croco (Loro Piana), elle met toute l’industrie de la mode à ses pieds.

Même si le savoir-faire ancestral tend à disparaitre avec la folie de la mondialisation, quelques courageux perpétuent la tradition. D’abord bien sûr, direction le pays basque, près de Mauléon, capitale de l’espadrille basque. On y trouve les marques Ainarak (hirondelles en langue basque, surnom donné aux travailleuses d’antan qui traversaient la montagne pour venir travailler), Zétoiles, marque reprise récemment (2017) mais dont les débuts familiaux remontent à 1947 ou Lartigue 1910, un des derniers tisserands basques.

La Catalogne Espagnole abrite toujours les prouesses artisanales de Castañer qui s’est offert le luxe d’une collab avec Manolo Blahnik pour fêter ses 90 ans : une espadrille relookée en escarpins à talons hauts. La jeune marque française Payote, implantée en Catalogne française (et qui fait du pied au concurrent basque pour sous-traiter une partie de sa fabrication) la réinvente régulièrement autour de thèmes fédérateurs ou déjantés selon l’humeur de son jeune dirigeant : wax, imprimés bayadère ou flamands roses, le tout estampillé Made in France sur fond éthique. 

 

 

Avant de faire son entrée dans le monde impitoyable de la mode, elle a fortement marqué le milieu agricole, ouvrier, militaire ou nautique. Sans cesse réinventée, elle est devenue l’archétype de la chaussure d’été, mais certains pensent déjà à la faire sortir de cette saisonnalité estivale. Création Catalane, dernier atelier de fabrication implanté dans les Pyrénées Orientales propose L’espantoufle, une espadrille fourrée idéale en hiver. Le défi du 21 ème siècle sera-t-il de supplanter la charentaise ?

 

 

 

A lire :

Motifs du linge basque : des origines jusqu’à aujourd’hui

De couverture à mini-jupe, le parcours fantaisiste du kilt

Qu’est ce qui nous fait tous courir après le jogging ?

Le bleu de travail, de l’usine à la rue

 

0
Partager :
Partager sur facebook
Partager sur linkedin
Partager sur pinterest
Partager sur twitter
Partager sur email
Elsa Laurent

Elsa Laurent

Designer dans l’industrie textile en habillement et en ameublement, je suis co-fondatrice de Textileaddict.me depuis 2017. J'aime partager mes connaissances et bons plans du textile mode et maison. Mon objectif : permettre aux acteurs du secteur de se mettre facilement en relation pour développer leurs projets.